À la rencontre de Laurent

Mario N
Mario N

« Participer à ce programme est la meilleure chose que j’ai faite depuis les années 90! J’ai retrouvé une confiance en moi que je croyais disparue à jamais. Je me sens vraiment mieux. »

Originaire du Québec
l’armée

Je vois le jour à Price, dans le Bas-St-Laurent, près de Mont-Joli. En 1981, j’ai tout juste 18 ans, je décide de m’engager dans l’armée. Deux raisons me font prendre cette décision: mon père qui fait pression sur moi pour que je trouve un emploi au plus vite et le fait que je ne veux pas adopter le style de vie bohème et négligé des jeunes de mon entourage.

Je débute donc à St-Jean-d’Iberville en faisant le cours de treize semaines dédié aux recrues. Ensuite, je me rend à Val-Cartier pour une formation complémentaire, elle aussi de treize semaines. Après une courte affectation au deuxième bataillon de la même base, je suis muté au Royal 22e régiment à Lahr, en Allemagne, près de la frontière française. J’y reste six ans. Le jour, en tant que soldat de l’armée de terre, ma vie se déroule en français, selon une routine prévisible et rassurante. Le soir, en tant que jeune homme plein d’énergie et de curiosité, ma vie, qui se passe largement en anglais, est ponctuée de sorties et de rencontres. Les contacts avec la société allemande sont aisés et des plus agréables. C’est la plus belle période de ma vie et de ma carrière militaire.

En 1988, je reviens au Québec pour être muté au 2e bataillon d’infanterie. Je participe à différentes formations sur les véhicules blindés légers (VBL). C’est aussi durant cette période que je rencontre ma première épouse.

En 1991, je réussi à être affecté à nouveau en Allemagne. Pour une période de deux ans, cette fois-ci. Je me retrouve dans un lieu et une situation qui me conviennent, entouré de gens que j’apprécie.

Malheureusement pour moi, la guerre froide se termine et la base militaire ferme ses portes. Plutôt que de rapatrier son personnel, les autorités canadiennes décident d’honorer leurs obligations envers les Nations unies: nous partons donc pour l’ex-Yougoslavie, en mission de paix des Casques bleus. Cette première mission, d’un peu plus de six mois et demi, débute à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine et se poursuit en Croatie. Presque chaque jour, je suis témoin d’atrocités. Malgré tous nos efforts pour les protéger, malgré les enlignements de VLB que nous installons comme boucliers, des hommes, des femmes et des enfants innocents sont abattus par des tireurs embusqués. Des cimetières sont profanés. Je découvre des sacs d’épicerie remplis d’ossements humains. Ces actes horribles empoisonnent peu à peu l’opinion positive que j’ai de l’être humain. Comment peut-on être une personne intelligente et se comporter de manière aussi bestiale? Selon moi, ce premier choc, ce paradoxe, est à l’origine de l’effritement progressif de mon équilibre psychologique.

« Le PTV m’a permis de découvrir des vérités sur moi-même que je ne soupçonnais pas du tout! Je dirais même plus, des vérités que je me cachais à moi-même. Pas facile à accepter comme constat. Par contre, ce même programme m’a donné plusieurs outils qui me serviront toute ma vie. »
En 1995, je retourne en Croatie, en Krajina, encore une fois comme Casque bleu. En arrivant, je réalise que je n’ai pas pris le temps de décompresser et de faire le travail intérieur qui aurait été nécessaire pour me débarrasser des “démons” qui sont toujours présents depuis ma première mission. Faute d’avoir fait cette démarche, je fonctionne à l’instinct et je compte sur l’adrénaline pour passer au travers. Je me trompe…

Durant la mission, les premiers symptômes du choc post-traumatique apparaissent. De retour au pays, ils s’amplifient. J’ai des problèmes de comportement. Je ne dors pratiquement plus. Je traverse des épisodes de sanglots et de rage. À cette époque, je subis toutes ces crises dans la solitude et l’isolement. Je me sens incapable d’aller chercher de l’aide. D’autant plus que si je le fais, je suis convaincu qu’on m’étiquettera, qu’on me mettra sur une liste noire et que je ne pourrai plus obtenir de promotion…

En 1997, je me rends en Haïti pour une mission humanitaire. Bizarrement, j’y vais à titre de tireur d’élite puisqu’au départ l’objectif est de protéger le palais présidentiel et, plus précisément, le président lui-même. Rapidement, les besoins changent et nous devons nous transformer en travailleurs humanitaires! Vous pouvez me croire, lutter contre la pauvreté extrème peut être aussi éprouvant que de devoir opérer sur un territoire en guerre. Voir des enfants se lever à l’aube pour aller fouiller les poubelles afin de trouver de quoi nourrir leur famille est une expérience des plus éprouvantes. Heureusement, nous réussissons à établir des rapports amicaux et sincères avec plusieurs Haïtiens. En plus, nous construisons une école avec tout le mobilier et le matériel scolaire nécessaire pour les écoliers. La reconnaissance joyeuse dont font preuve ces enfants me fait encore chaud au coeur aujourd’hui.

Malgré tout ce qui s’est passé, je garde un souvenir positif des trois missions que j’ai effectuées. J’ai tout de même le sentiment d’avoir accompli mon devoir. Le plus dur finalement, c’est le retour à la maison. Se retrouver seul, face à soi-même, en remettant tout en question. De ne plus être capable d’apprécier les petits bonheurs du quotidien. De ne plus être en mesure de voir le sourire d’une compagne. De ne plus avoir la capacité de ressentir la tendresse d’un enfant. De ne plus savoir savourer le goût familier et réconfortant d’une bonne soupe chaude…

Autre changement, depuis que je suis revenu de ces missions, rien ne me rend plus en colère que l’indifférence de mes concitoyens face aux problèmes des autres ou leurs plaintes injustifiées d’enfants gâtés! Je n’ai jamais exprimé ou ressenti un tel jugement vindicatif auparavant… C’est une attitude nouvelle et étrangère pour moi. Plus jeune, je suis une personne souriante, joyeuse et qui ne juge pas les autres. Ce n’est plus le cas, malheureusement. Tellement, que j’ai même tenté de mettre fin à mes jours… à quatre reprises, dans les cinq dernières années! Ça va si mal que j’accepte finalement de consulter. Encore aujourd’hui, je vois une psychologue à chaque semaine.

Il y a quelque temps, je lis un témoignage d’une connaissance sur un réseau social. Il parle du programme de transition des vétérans, le PTV. Je vais voir leur site. Selon moi (et ma psychologue), j’ai tous les symptômes décrits! Nous nous disons que c’est exactement ce dont j’ai besoin. Je m’inscris.

« Lorsque ça va mal, au moins, je comprends ce qui se passe en moi, d’où viennent mes angoisses et mes peines. J’ai compris qu’on n’oublie rien mais qu’on peut s’habituer. Je conseille à tous mes frères d’armes de faire cette démarche. » 

Le matin du départ, j’ai quatre heures de route pour me rendre au lieu du premier camp, j’hésite longuement avant de partir. Je ne suis plus sûr de vouloir me confier à des étrangers même s’ils vivent les mêmes problèmes et la même détresse que moi. Finalement, je me met en route.

J’arrive le soir dans la région de St-Raymond-de-Portneuf. Je rencontre tout le monde. Personne ne se connaît. On partage un premier repas. Un certain malaise est présent. La nuit se remplit de réflexions. J’en conclu que si j’ai eu le courage de venir jusqu’ici, il faut que j’aille jusqu’au bout et je “vide mon sac”. Le premier exercice du lendemain sera de raconter, selon nous, l’origine de notre mal-être, ce qui nous dérange le plus dans notre vie. Je m’y attèle et j’écris mon histoire.

Le lendemain matin, je me porte volontaire pour être celui qui va briser la glace: je livre mon témoignage.

L’histoire se déroule lorsque j’ai neuf ans. C’est l’après-midi. L’école est terminée. D’habitude, je ne retourne pas directement à la maison, je préfère étirer les choses en jouant avec mes amis. Mais cette fois-là, je décide de me rendre immédiatement chez-moi. Arrivé là, je trouve ma mère inconsciente. Je cours chez les voisins pour chercher du secours. Du haut de mes neuf ans, je ne comprends pas que ma mère a fait une tentative de suicide. Elle reste hospitalisée pendant un mois, durant lequel j’aide ma grand-mère et mes tantes à garder la maison propre et en ordre. C’est ma manière de jeune enfant pour tenter de contrôler la situation et pour témoigner à ma mère à quel point elle compte pour moi. Mais le choc le plus violent et le plus marquant se produit environ deux ans plus tard: ma soeur me raconte que mon père trompait ma mère et que sa maîtresse téléphonait à ma mère… même après son hospitalisation! Je me sens trahi par mon père, par tout le monde… comme ma mère l’a été. J’aurais préféré qu’on me le dise, qu’on n’essaie pas de me protéger malgré moi.

Les émotions m’envahissent et rejoignent tout le reste du groupe. Plusieurs se reconnaissent dans mon histoire. Certains disent même que c’est la plus touchante de toutes. Quatre des six participants pleurent à chaudes larmes. Mon intervention sert de détonateur. Les langues se délient. À tour de rôle, chacun commente mon histoire. Ensuite, chacun raconte la sienne. C’est à mon tour de réagir et de ressentir toute la peine de ces hommes qui me ressemblent tellement. Un premier séjour des plus chargés…

La deuxième fin de semaine, les intervenants qui nous encadrent reprennent nos récits de vie individuels, les décortiquent et les appliquent à notre réalité actuelle. Cet exercice vise à nous démontrer et à nous convaincre du nombre impressionnant de personnes qui nous aiment véritablement, comparativement au nombre insignifiant de personnes qui ne nous aiment pas. Cette démonstration me prouve que j’ai de la valeur. Que je suis une bonne personne. Que j’ai réussi à passer au travers d’énormes difficultés. Et qu’aujourd’hui, j’ai le droit d’avoir une vie normale, de bien vivre, d’être heureux et d’être aimé de mes proches.

Participer à ce programme est la meilleure chose que j’ai faite depuis les années 90! J’ai retrouvé une confiance en moi que je croyais disparue à jamais. Je me sens vraiment mieux. Lorsque ça va mal, au moins, je comprends ce qui se passe en moi, d’où viennent mes angoisses et mes peines. J’ai compris qu’on n’oublie rien mais qu’on peut s’habituer. Je conseille à tous mes frères d’armes de faire cette démarche. Dès que je peux, j’en parle autour de moi et je partage l’information. Il ne faut surtout pas hésiter à s’inscrire!

Tu peux changer des vies pour des gens comme Laurent
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