À la rencontre de Christian

En 2007, durant mon déploiement en Afghanistan, mon rôle principal est d’être le porte-parole francophone des Forces armées canadiennes auprès des médias basés à Kandahar Air Field. C’est moi qui dois annoncer les bonnes et les mauvaises nouvelles, en français. Malheureusement, ce sont plutôt les mauvaises qui dominent et qui empoisonnent ma vie, peu à peu, et à mon insu.
Mes premiers souvenirs d’enfance sont liés à un immense cadre accroché chez un oncle de mon père. Ce cadre contient tous les artefacts ramener de son service durant la 2e Guerre mondiale. Un contenu qui me marque profondément. À partir de ce moment, mes rêves s’habillent d’uniformes, se composent d’aventures guerrières, toujours au service de mon pays. À 13 ans, je rentre chez les Cadets de l’Aviation. Quoi de plus normal pour un jeune garçon de l’époque? Une évidence s’impose donc à moi : ma destinée est toute tracée et ma carrière se doit d’être militaire.
En 1985, à 18 ans, je rentre dans les Forces armées canadiennes. Je débute ma formation en Colombie-Britannique en tant qu’officier. Pourtant, je ne suis ni physiquement, ni mentalement prêt à subir l’entraînement du camp de recrues. Je vis un enfer. Au bout de dix semaines, le désastre se confirme. Deux choix s’offrent à moi : quitter les Forces ou choisir un métier! Malgré la blessure à mon amour-propre, je choisi de rester et de suivre une formation comme « médic ». Durant les trois années suivantes, je travaille comme technicien-médical à l’hôpital de la Base de Cold Lake, en Alberta. Malgré tout, je ne suis pas satisfait de mon parcours et je quitte les Forces.
Je retourne aux études. J’obtiens un diplôme collégial et un baccalauréat de l’Université Bishop’s en science politique et économique. Je m’implique avec plusieurs associations dans le domaine international. Ce qui me permet de me retrouver au « Sommet de Rio » en compagnie de Jean Charest, alors ministre de l’Environnement. Je suis aussi correspondant pour la radio CHLT radio et j’écris quotidiennement pour La Tribune de Sherbrooke. L’amour, les enfants, un déménagement à Terre-Neuve et, finalement, une séparation très douloureuse.
En 2003, je m’engage à nouveau dans les Forces, mais cette fois-ci, comme officier d’information publique. Très rapidement, très à l’aise dans ce que je fais, on me confie de plus en plus de responsabilités. En 2005, mon ex-conjointe retourne à Ottawa. Comme je veux continuer à voir mes enfants, j’y retourne aussi. Je suis alors muté aux affaires publiques du quartier général des FAC.
J’arrive en poste la même journée que l’ouragan Katrina frappe la Louisiane. À partir de là, on m’envoie dans plusieurs zones « chaudes », dont le Pakistan, où un terrible tremblement de terre a fait des centaines de milliers de morts. En 2007, mon rêve de jeunesse se réalise : je suis déployé en Afghanistan, en pleine guerre! J ‘y reste plus de six mois, durant lesquels je dois annoncer le décès de 36 des nôtres. Sur le terrain, je suis témoin d’innombrables drames et atrocités. Je constate que les résultats de la présence canadienne sont plus que douteux. Nos sacrifices ne change rien à la situation. Mon état psychologique et physique se détériore. À mon retour au Canada, je ne suis plus la même personne. Mon corps et mon esprit sont détruits. Je n’ai pourtant que 40 ans!
« Après un congé d’un mois, on me ramène à l’ouvrage. Intérieurement, rien ne fonctionne. Mais professionnellement, je réussi à faire mon boulot et à satisfaire les attentes de mes supérieurs. Je commence à consommer de l’alcool et à faire de l’automédication afin de faire taire mes émotions. Les cauchemars, les flashbacks, la dissociation, les crises d’angoisse se manifestent. Ma conjointe et mes enfants ont peur de moi et m’évitent. »

En 2008, moins d’un an après mon retour d’Afghanistan, on m’ordonne de me préparer et de partir pour Haïti qui vient de subir le pire ouragan de son histoire. Glissements de terrains, villages ensevelis, corps en putréfaction, la situation est catastrophique. Le DART (équipe canadienne d’assistance en cas de catastrophe) est déployé. Je n’ai reçu que deux heures de préavis. On s’envole dans un Challenger sans savoir si l’aéroport de Port-au-Prince sera en état pour l’atterrissage. Rendu sur place, je dois répertorier les lieux innombrables de sinistres et contribuer à extirper les cadavres du sol, l’un après l’autre. Encore aujourd’hui, lorsque quelqu’un laisse tomber quelque chose dans la boîte d’un camion, j’ai des flashbacks de dépouilles empilées…
De retour au Canada, mon état est de plus en plus critique, je craque de partout, sauf au travail. En 2009, en récompense de l’excellence de mes services, mes supérieurs croient me faire une fleur en m’envoyant à Rideau Hall pour y être aide de camp de la Gouverneure générale. Force est de constater que c’est la pire année de ma carrière militaire. Cette épreuve se termine d’ailleurs sur une injustice qui accélère ma chute et brise ma carrière.
Malgré tout, je réussi à me maintenir à flot jusqu’en 2012. Jusqu’à ce que je me présente à l’urgence de l’hôpital Montfort où mon médecin me prescrit un congé temporaire de six mois, pas pour guérir, mais plutôt, et je le cite: « seulement le temps de reprendre tes esprits ». Mes esprits, vraiment? Je suis détruit. L’alcool, l’automédication, les comportements d’autodestruction ont fait leur œuvre.
Six mois plus tard, ça va pourtant un peu mieux. Mes supérieurs décident de me confier la direction d’un groupe de plus de 30 personnes (militaires et civiles), réparties sur trois lieux de travail différents! Le stress et la pression sont telles que des spasmes violents au dos m’obligent à me présenter à l’urgence où le médecin de garde décide de me soigner en m’injectant de la morphine, de me prescrire deux jours de congé et de me renvoyer à mon appartement… en métro. Cette journée-là, ce médecin me fait la parfaite démonstration que la solidarité militaire est un mythe. Cette supposée belle et grande famille ne l’est que tant que tu peux lui être utile et fonctionnel!
Deux jours plus tard, j’ai la chance de rencontrer un médecin compétent qui m’obtient un rendez-vous avec une psychiatre, le jour même. Elle me diagnostique un syndrome post-traumatique directement relié à mes états de services et au stress opérationnel.

De 2013 à 2019, je refuse obstinément d’accepter de mettre fin à ma carrière. Pourtant, je me traîne littéralement de congé de maladie en congé de maladie, en consommant une montagne de médicaments et en étant dominé par une honte personnelle et une haine obsessionnelle contre le monde entier. En 2019, pour des raisons de santé mentale et physique ma carrière militaire se termine. Je me retrouve seul à la maison avec mes problèmes. Malgré elle, ma conjointe a la très grande générosité d’accepter de devenir mon aidante naturelle.
Me retrouver sans encadrement et sans mission, après tant d’années à rechercher l’action et l’adrénaline, me précipite dans un vide angoissant qui m’oblige à me confronter à des problèmes personnels et à me remettre fondamentalement en question. Encore une fois, c’est trop douloureux, je poursuis ma fuite à travers de multiples dépendances. Je ne suis plus que l’ombre altérée et difforme de moi-même. C’est uniquement grâce à la présence bienfaisante de mon épouse que je survis.
« En 2020, je tombe par hasard sur une publicité du Programme de transition des vétérans (PTV). Je me dis que je n’ai rien à perdre. Qu’ils vont m’aider à refaire mon CV et à me trouver une job. Ça ne se passe pas du tout comme ça! »
En pleine pandémie de Covid-19, je me retrouve à la station touristique Duchesnay, à 5 minutes de chez-moi. On ne peut pas se toucher. On doit prendre tous les repas dans nos chambres. Le soir, on ne peut interagir que par téléphone. On ne peut rien faire. Quelle étrange expérience, dont je ne me souviens que de très peu de choses.
Avant cette phase 1 du PTV, je suis convaincu que ma vie est terminée et que je n’ai plus rien à attendre. Le scénario de mon suicide est même déjà établi. Et pourtant, à la fin de cette première étape, ils réussissent ce que je crois impossible : le PTV me redonne l’espoir!
Plus tard, je fais la phase 2 du PTV et la formation de pairs-aidants. Je réalise que c’est peut-être ça la solution : m’aider en aidant les autres, me sauver en sauvant les autres? Après ces semaines de bienveillance et de compassion, sans jugement et sans conseil déplacé, je ne souhaite qu’une chose, revivre cette expérience magnifique et la faire vivre à d’autres. J’accepte avec enthousiasme les assignations qu’on veut bien me donner.
Durant la même période, en plus du PTV, je débute deux thérapies que je combine au mouvement des AA. Je sors progressivement la tête de l’eau. Le message d’espoir du PTV s’imprime et s’incarne de plus en plus en moi : on peut être autre chose qu’un uniforme, il existe une vie après la carrière militaire.
La phase 2 du PTV me permets de me réconcilier avec mes démons et d’accepter ma part de responsabilité dans mon propre malheur. Je suis l’artisan de mon malheur comme de mon bonheur! À la suite de cette 2e phase, je me sens enfin prêt à assumer mon rôle de pair-aidant. Ce que je fais depuis. Aujourd’hui, je suis tellement convaincu de la nécessité et de la validité du PTV que j’ai accepté de devenir coordonnateur des pairs-aidants au Québec.
Dans les treize dernières années, j’ai fait toutes les démarches et toutes les thérapies imaginables. Ce qui me permet d’affirmer que le processus du PTV est unique et surpasse tout ce que j’ai connu. Toutes les personnes qui participent au PTV s’investissent dans leur propre rétablissement autant que dans celui des autres et font preuve d’une écoute sincère et sans jugement. Ce que je n’ai jamais vu, ni vécu ailleurs.

Je souhaite sincèrement avoir le plaisir de vous rencontrer, de vous écouter et de vous aider. Faites-le pour vous, faites-le pour nous.
Capt. Christian Courtemanche, CD
